Monsieur Debussy
Pourquoi Debussy ?
par Élodie Vignon
Je voulais à la musique une liberté qu'elle contient peut-être plus que n'importe quel art, n'étant pas bornée à la représentation plus ou moins exacte de la nature, mais aux correspondances mystérieuses de la nature et de l'imagination.
— Claude Debussy
Debussy a toujours eu une place de choix dans mon cœur et dans mon répertoire. Jouer cette musique, c’est comme entrer dans un cocon qui n’appartient qu’à soi.
Alors que je terminais de graver les Douze études — mon premier disque — durant l’été 2017, le désir d’enregistrer une intégrale a émergé.
L’écriture de Debussy m’émerveille depuis toujours. Elle est à la fois charnelle et mélancolique, de par l’alliage savant de la tendresse et de la plus grande générosité, le temps suspendu comme par magie, la suggestion mystérieuse, et sa capacité hors normes à nous faire rêver.
Si ces premières pièces sont des révérences à peine masquées à ses prédécesseurs (Valse romantique, Nocturne, Mazurka, Ballade), il impose tout de suite un style à lui, dans le Prélude à l’après-midi d’un faune et la Suite bergamasque. Directement inspirées de poèmes de Mallarmé et Verlaine, ces pièces travaillent en premier lieu les sensations. C’est ainsi que commence le cheminement de Debussy, à travers la dimension mystérieuse de l’imaginaire sensoriel.
Les Images et les Préludes (qui sont peut-être son chef-d’œuvre absolu), densément riches de matières superposées, de tournoiements rythmiques et d’harmonies ouvertes, sont la quintessence de ces :
fragments d’éternité sans commencement ni fin
— Harry Halbreich
Sans renier son idéalisme au creux des Children’s Corner ou de quelques miniatures, ainsi qu’avec ses hommages aux compositeurs français du passé (Pour le piano, Hommage à Rameau), Debussy dévoile une perception fataliste de l’existence. Sa maladie achèvera de révéler sa profonde mélancolie. C’est dans ses Douze études et En blanc et noir pour deux pianos que le paroxysme de la noirceur debussyste est atteint.
Jamais en rupture avec son héritage, Claude Debussy est pourtant un pionnier de l’art moderne, participant, avec ses nombreux amis (Redon, Mallarmé, Viñes, Falla, Diaghilev et Camille Claudel entre autres), à en déplacer l’épicentre de l’Allemagne vers la France.
Le choix d’enregistrer une intégrale chronologique des œuvres pour piano de Debussy naquit de ce que le Prélude à l’après-midi d’un faune fut à l’époque de Debussy : une révélation. Pierre Boulez parle de première pièce moderne, en 1894. Le poète Stéphane Mallarmé en dira :
Cette belle musique ne dissone pas avec mon poème, et elle va encore plus loin, vraiment dans la nostalgie et la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse.
— Stéphane Mallarmé
La transcription du compositeur pour deux pianos ouvre Soirs d’or.
Musique de ciel et d’eau, musique de parfums et de couleurs, la musique de Debussy est étrangement vide de présences humaines.
— Harry Halbreich
Concomitance savante entre rythme et harmonie, l’alchimie de Debussy se déploie de façon tridimensionnelle : accords verticaux ou guirlandes de notes et lignes mélodiques horizontales (Et la lune descend sur le temple qui fut, La Soirée dans Grenade, Reflets dans l’eau…) ou cloches lointaines et chant triste échappant au temps.
Délivrant la musique de la polarisation qu’exerce la note tonale, ce qui lui permet de garder l’espace sonore ouvert, Debussy initie la musique spectrale.
Andrea Malvano, éminent musicologue italien, dans son ouvrage Debussy, un nouvel art de l’écoute (éditions Van Dieren, 2020), nous invite à découvrir comment Debussy parvient à reconditionner l’écoute de sa musique. L’imagination induite n’est pas une représentation d’images, mais s’adresse à notre psyché profonde, pour en révéler les plus insondables mouvements. Debussy aime s’inspirer de souvenirs pour composer, afin de garder une distance entre sa propre émotion et celle qu’il souhaite faire naître chez l’auditeur. Ce recul donne l’impression que ce qui est à découvrir est toujours au deuxième plan, tantôt dissimulé par un voile transparent, tantôt une brume, tantôt une brise irisée. Ainsi, l’émotion se dévoile peu à peu. C’est peut-être cette sensualité suggestive qui lui vaut la dénomination de maître des rêves, comme aime à l’appeler Jean-Efflam Bavouzet.
Sa musique ne nous dit rien du monde mais nous donne d'éprouver sa présence. (…) Ce silence debussyste n'est ni vide ni néant. Il enveloppe l'énigme du monde.
— Philippe Charru
Organiste de formation et jésuite, Philippe Charru tente, dans son ouvrage Quand le lointain se fait proche (éditions du Seuil, 2011), de comprendre comment la musique de Debussy, en nous rapprochant de l’essence mystérieuse du monde, s’apparente à une quête spirituelle. Quand le compositeur prétend vouloir « quelque chose d’inorganique en apparence et pourtant ordonné dans le fond », il utilise le mouvement comme point de départ à sa musique. C’est ensuite que naît le motif, ce qui donne l’impression que sa musique est inventée à l’instant où elle est jouée. Pourtant, c’est toujours vers la question essentielle que nous conduit son cheminement émotionnel, à savoir comment nous traversons ce monde en solitaire. La musique de Debussy nous invite au rêve, pour mieux comprendre la complexité du monde. C’est cette élévation spirituelle qui la rend éternelle à mes yeux.
Journal de bord
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